Qui est Georges Brassens ?
Populaire pour ses chansons et ses poèmes, dans ces débuts très critiqués et jugés, Georges Brassens est un auteur-compositeur-interprète et poète franco-italien originaire de Sète. Il y est né le 22 octobre 1921 et est mort le 29 octobre 1981 à Saint-Gély-du-Fesc, à l’âge de 60 ans.
Il a vécu dans le quartier populaire du port de Sète avec sa mère, son père, entrepreneur en maçonnerie, sa demi-sœur et ses grands-parents. À Sète, il était connu pour avoir cambriolé, avec un groupe de jeunes, des maisons locales. Il ne cherchait pas à s’enrichir personnellement. Il s’agissait plutôt d’un moyen d’impressionner et de séduire des filles en leur offrant des bijoux et autres objets de valeur. C’était aussi une façon de passer le temps, car après avoir arrêté l’école très tôt, il occupait ses journées avec son groupe d’amis.
Il était également fasciné par le célèbre poète-voyou de François Villon. À travers l’esprit anarchiste présent dans le poème, Brassens voyait une sorte de rébellion romantique contre la bourgeoisie conformiste et contre ceux qu’il appellera les « braves gens » dans une chanson, qui symbolise son voisinage.
La Mauvaise Réputation : d’où ça vient ?
Avant toute chose, il faut savoir que Brassens a un style particulier. Dans les années 1950, ses chansons et ses poèmes sont considérés comme anarchistes et censurés par les radios pendant une longue période, car les paroles sont jugées trop violentes et ne vont pas dans le sens du « bon fonctionnement » du pays. Elles sont censurées et interdites d’antenne sur les radios d’État françaises.
C’est seulement en 1955 qu’Europe 1, une radio périphérique, dans un mouvement contribuant à diffuser du contenu depuis l’étranger afin d’éviter les restrictions du pays, accepte de braver les interdictions et diffuse les chansons de Brassens. Sans cette radio, Brassens n’aurait peut-être pas connu le succès qu’on lui connaît aujourd’hui.
« Le Gorille » ou « La Mauvaise Réputation » faisaient partie de ces chansons censurées. Aujourd’hui, nous avons l’occasion de les écouter, mais à quoi fait référence « La Mauvaise Réputation » ?
Pour le savoir, il faut remonter jusqu’à son enfance. Après avoir arrêté l’école vers l’âge de 16 ans, il se retrouve confronté à un groupe de jeunes et participe à de petits braquages chez leurs voisins bourgeois. Arrêté avec son groupe d’amis, il est condamné à une peine de prison avec sursis. C’est alors qu’il se fait pointer du doigt et juger par les « braves gens » de ce voisinage cossu.
« La Mauvaise Réputation » fait donc directement référence à celle que Brassens a acquise durant cette période et à la manière dont il a été jugé par son entourage.
De quoi ça parle ?
Cette chanson ne parle pas de délinquance, contrairement à ce que l’on pourrait penser mais uniquement de la mauvaise réputation. Dans un contexte d’après-guerre, la société garde des traces et des traumatismes. Elle essaie de se reconstruire autour de certains principes propres à la société et c’est tout l’enjeu de cette chanson. Georges Brassens vient critiquer ouvertement cet effet de « moutonnerie » et ce conformisme. Il vient donc casser certains codes de la société, ce qui explique pourquoi ses chansons peuvent être considérées comme provocatrices et donc censurées. Il représente alors une menace pour certains principes de la société, car ses pensées pourraient les remettre en question et les fragiliser.
« Le jour du 14 juillet
Je reste dans mon lit douillet »
Dans ce passage, l’idée est de ne pas participer à la célébration nationale et de montrer une indifférence envers les traditions et l’honneur du pays. L’esprit nationaliste de cette fête nationale, qui représente pourtant une fête importante et historique, ne semble pas avoir d’importance pour lui dans la chanson.
Cet esprit national est notamment transmis dès le plus jeune âge, à l’école, afin que les générations futures soient fières de leurs origines, de leur histoire et de leur pays. Voilà pourquoi contredire indirectement le nationalisme et faire preuve d’antimilitarisme peut aller à l’encontre de certains projets sociaux et militaires et donc des principes d’engagement défendus à cette époque.
Toute la chanson comporte des passages au message similaire, en contradiction avec certains aspects de la société, mais pas seulement.
C’est notamment visible dans le refrain. Brassens s’amuse à faire preuve d’ironie à propos des personnes qui le critiquent. Il fait référence à ses voisins bourgeois qui l’ont jugé, ceux qu’il surnomme les « braves gens ». Il se moque simplement d’eux en exagérant volontairement la moquerie et le jugement qui lui étaient portés.
C’est également une manière de montrer que le jugement collectif peut aller trop loin et devenir une forme de harcèlement, pouvant conduire, volontairement ou non, à des actes cruels.
« S’ils trouvent une corde à leur goût
Ils me la passeront au cou »
La haine d’un groupe qui suit le mouvement, telle une forme de « moutonnerie », peut conduire à des conséquences dramatiques. Cette image est volontairement exagérée afin de faire comprendre cette idée.
« Mais les braves gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux »
Dans cet exemple également, on retrouve cette idée de suivisme. Dans une logique commune, celui qui entreprend différemment n’est pas compris et peut être directement considéré comme étranger au groupe. Même s’il faut reconnaître les actes commis par Brassens dans sa jeunesse, ses pensées et ses choix diffèrent de ceux de la majorité.
Enfin, il dénonce également une forme d’injustice sociale dans la société.
« Quand j’croise un voleur malchanceux
Poursuivi par un cul-terreux
J’lance la patte et, pourquoi le taire?
Le cul-terreux se retrouve par terre
Je ne fais pourtant de tort à personne
En laissant courir les voleurs de pommes »
Dans ce passage, il y a le « voleur malchanceux » et le « cul-terreux ». Le « voleur malchanceux » représente en réalité celui qui doit souffrir, voire voler pour subsister, tandis que d’autres, plus aisés, peuvent profiter de la vie sans rencontrer les mêmes difficultés.
Le « cul-terreux », quant à lui, désigne celui qui possède la terre. Il peut être interprété comme une représentation de l’homme bourgeois qui vient réclamer justice à la suite du vol commis par celui qui est dans le besoin.
Brassens veut dire ici qu’il préfère aider celui qui souffre plutôt que de soutenir la justice de l’homme bourgeois, dont les besoins essentiels ne sont pas en jeu. Il dit ironiquement : « Je ne fais pourtant de tort à personne », car, en réalité, il choisit d’aider l’homme dans le besoin.
Selon cette interprétation, il serait injuste de condamner celui qui est dans le besoin au profit de celui qui peut vivre plus aisément. Brassens établit ainsi une opposition entre les personnes favorisées et celles qui connaissent la misère.
Il peut également s’agir d’une référence à sa propre vie, le « voleur » pourrait faire écho à son passé, lorsqu’il vivait dans un quartier populaire au milieu d’un voisinage plus aisé. Connaître la misère au milieu de personnes qui vivent dans l’aisance matérielle peut être particulièrement difficile à supporter, surtout lorsque ces personnes se montrent moqueuses ou méprisantes.
Les artistes subversifs méritent-ils la censure ?
La question de la censure est propre à chacun. On peut avoir des avis différents et même ne soutenir que certaines idées parmi les propos présentés dans cette chanson. N’empêche que cette chanson reste à la fois un outil politique, une œuvre poétique et une autobiographie inspirée d’une enfance mouvementée.
Certains diront que la chanson est simplement plaisante à écouter si l’on oublie l’histoire cachée derrière chaque mot. Mais elle peut également être perçue comme une critique de la société, du conformisme, du jugement collectif et de certaines valeurs de l’époque.
Alors, selon vous, l’art subversif mérite-t-il d’être censuré ou non ?
